
Gustavo Kuerten est un champion qui fait l’unanimité. Chez lui, le bonheur est un art de vivre malgré les coups durs de son existence. Pour mieux connaître et comprendre ce personnage attachant, voici un portrait très intime de Guga, rencontré chez lui au Brésil. Une grande et belle découverte…
Sous un ciel brésilien de feu, Gustavo Kuerten gare sa quatre
portes Renault grise le long d’un parterre d’orchidées et descend
du véhicule les pieds nus. De l’autre côté de cette
rue étroite et vide, en bas d’un sentier battu par les vents, se
trouve un endroit auquel il pense souvent pendant la longue et rigoureuse
saison de tennis. « C’est mon endroit préféré
» avoue Kuerten en désignant la splendide et presque déserte
plage de Praia Brava, située à vingt minutes au nord-ouest
de Camboriu, la tranquille ville de bord de mer de 60000 habitants où
il vit. « I l faut savoir comment venir ici, ajoute-t-il. Sinon,
vous ne pouvez pas trouver. »
Kuerten vient juste de finir une matinée de trois heures d’entraînement,
et dans un peu moins d’une heure, il retournera sur les courts, prêt
pour une nouvelle et éreintante séance de travail. Mais pourquoi
ne pas savourer la pause ? Lui et son ami, Rodrigo Monte, un joueur brésilien
habitué aux circuits satellites, se promènent tranquillement
entre deux transats et se couchent sur le sable doux et chaud. C'est une
journée typique pour aller à la plage. Le vent fouette les
vagues sur lesquelles s’amusent quantité de surfeurs, mais Kuerten
ne s’est pas mêlé au groupe. Le surfeur le plus célèbre
du circuit professionnel a abandonné sa planche dans sa voiture.
« Les conditions ne sont pas assez fortes aujourd'hui pour surfer,
déclare-t-il. J’ai testé le vent ce matin. » Monte
se dirige alors vers un restaurant au toit en bambou situé derrière
eux afin d’acheter quelques bières pendant que Guga enlève
son tee shirt et étire son corps maigres. " Lorsque je suis à
la plage, je ne pense pas au tennis, reconnaît-il en regardant l’eau
clapoteuse. Je ne pense à rien" Quand Monte revient
et vide les bières dans des verres glacés, Guga se recouche.
" Regardez, ajoute-t-il en parlant de lui . Je suis vraiment détendu,
non ? "
Passez un peu de temps avec Kuerten et il sera facile pour vous de
comprendre pourquoi, depuis qu’il a surgi avec surprise sur la scène
du tennis en gagnant Roland Garros en 1997, il est devenu l’un des joueurs
les plus populaires : Guga est né avec
un peu plus de charisme que la majorité de ses condisciples du circuit.
Et ce n’est pas juste une question d’apparence. Oui, Kuerten a son lot
d’admiratrices, mais il n’est pas vraiment l’athlète dans toute
sa perfection. Son corps est long et effilé et ses mouvements sont
disgracieux. La principale caractéristique de son visage, qui porte
souvent une barbe de trois jours, sont ses épais, touffus et expressifs
sourcils. Ses cheveux sont au diapason, dépeignés et généreux.
Mais le sourire de vainqueur de Guga, associé au côté
ludique de son jeu, irradie une joie de vivre qui n’est pas banale dans
le sport professionnel.
Naturellement, les exploits de Kuerten expliquent en grande partie
l’intérêt qu’il suscite. En 2000,
il a remporté cinq titres, parmi lesquels un deuxième Roland
Garros qui a solidifié son statut de champion. Mais son moment de
vérité eut lieu en décembre lors du Masters
de Lisbonne. Devant le vibrant et enthousiaste public portugais,
Guga, qui avait bien failli déclarer forfait en raison de violentes
douleurs au dos, joua trois matches cruciaux en l’espace de 48 heures.
Après avoir battu Yevgeny Kafelnikov pour gagner sa place en demi-finales,
il surprit Pete Sampras avant d’étouffer Andre Agassi en finale.
Personne n’avait battu Sampras et Agassi consécutivement depuis
Stefan Edberg en 1990. Et personne n’avait été aussi gâté
à l’occasion de sa première victoire sur court couvert. Ce
triomphe permit à Kuerten de supplanter Marat Safin au classement
mondial et de devenir le premier Sud-Américain
numéro un au terme d’une saison. Dans le sillage de cette
victoire historique, Guga s’enveloppa dans le drapeau brésilien
et cria son bonheur alors que ses supporters le couvraient de confettis.
Il avoua au public en portugais, sa langue natale, que c'était
"le plus beau jour de sa vie", puis célébra son
triomphe dans les vestiaires avec un gâteau, qui dessinait le chiffre
un, et de la caipirinha, la boisson nationale du Brésil. "Agassi
et Sampras étaient nés pour être champions, déclare-t-il.
Ce n’était pas mon cas. Je venais d’une petite ville. Le Brésil
n’avait aucun championnat, aucun tournoi ATP. Personne n’imaginait que
j’allais gagner le Masters ou un Grand Chelem. Je crois que je suis quelqu’un
qui a eu de la chance, mais j’ai su être très déterminé
et très fort. Sinon, tout cela aurait été impossible."
Devenir numéro un mondial a fait de Guga un héros plus
grand qu’il ne l’était déjà et il est difficile d’imaginer
ce qu’un peu plus de notoriété pourrait encore lui apporter
(peut-être le poste de Président ?). Côté célébrité,
il rivalise déjà avec les stars du foot que sont Pelé
et Ronaldo et il gagne chaque année cinq millions de dollars avec
les contrats que lui rapportent des compagnies comme Diadora, Banco do
Brasil et Motorola.

Kuerten a été désigné
personnalité du XXe siècle par les habitants de
sa province de Santa Catarina et il a aussi inspiré l'intérêt
des gens de son pays pour le tennis. Lors
des deux dernières années, la consommation de balles (le
meilleur indicateur économique de la santé de ce sport) a
augmenté de 20 %. "Il est celui qui a fait du tennis un sport au
Brésil", s'enthousiasme Monte. Kuerten est, lui, resté très
humble. "Je sais comme tout ça est important pour le Brésil,
dit-il. Je sais que les gens m'aiment et que mes résultats les touchent.
Ils les rendent plus heureux et je pense que ma popularité va s'accentuer
encore. Et pour moi, c'est énorme, C'est un rêve que j'ai
réalisé et cela me donne encore plus de motivation pour continuer
à progresser et à gagner plus d'épreuves. Mais ma
vie restera la même."
La garçonnière de Gustavo Kuerten n'est pas vraiment
ce que l'on pourrait attendre de quelqu'un qu'Istoe Gene, le Paris-Match
brésilien, a récemment nommé comme l'une des personnalités
les plus fascinantes du pays. Il s'agit d'un petit deux pièces situé
au 14e étage d'un immeuble de couleur mauve situé
non loin de la plage principale de Camboriu. La
grand-mère de Kuerten, Olga Schlossel, âgée de 82 ans,
vit dans l'appartement voisin et ce n'est pas un hasard. Les deux êtres
entretiennent une forte relation – elle analyse le jeu de ses adversaires
et Guga la laisse décorer son intérieur. Le divan
du salon est orange et brun et très inconfortable. La table de la
salle à manger est recouverte d'une toile cirée blanche et
entourée d'exquises chaises rembourrées aux dossiers en aluminium
lumineux. Il n'y a aucune chaîne stéréo ou aucun jeu
vidéo. Tout ce qu'il a est une minuscule télé couleur.
"Si
je dois changer quelque chose, je dois le demander à ma grand-mère",
sourit-il.
Alors qu'il vient de prendre une douche, il est maintenant étendu
sur le divan, vêtu d'une simple serviette beige. De près,
son corps n'est pas moins charnu qu'il ne paraît l'être quand
on l'observe depuis les tribunes. Ses longs bras émergent d'un torse
d'enfant, l'un tendu en direction de la télé avec la télécommande
à la main, l'autre soutenant sa large tête encore mouillée.
Ses jambes sont osseuses et bronzées et ses orteils gigantesques.
Les caractéristiques physiques de Guga éliminent toutes
chances pour lui de passer inaperçu à Camboriu. Donc, lorsqu'il
ne se sent pas d'humeur à signer des autographes ou à être
photographié dans la rue, ce qu'il fait la plupart du temps, il
téléphone à la dame qui possède un snack-bar
tout près de chez lui et lui livre des noix de coco et du jus d'orange.
"Je suis désormais l'objet de beaucoup d'attention, analyse-t-il.
Mais je préfère rester tranquille. Vivre dans une petite
ville me facilite la vie." Kuerten ne vit pas là souvent, en fait.
Son programme de tournois l'éloigne de la maison pendant dix mois
chaque année. Et quand il est au Brésil, il travaille avec
assiduité. Ce soir, il est épuisé d'avoir passé
cinq heures sur le court avec Larri Passos, son entraîneur, et d'avoir
ensuite souffert pendant une heure dans la salle de gym. Malgré
tout, il envisage de se rendre plus tard dans l'un de ses repères,
le Senuca Bar, pour se divertir avec Monte.

Lorsque nous entamons notre discussion, Kuerten allume la télé et s'arrête sur Les aventures de Tiazinha, un populaire feuilleton brésilien dont la vedette est une blonde rondelette qui porte des vêtements de cuir serrés. "Vous connaissez ce show ?, demande-t-il en désignant l'écran et en inclinant la tête avec un très large sourire. C'est un très bon show." Clairement, il préférerait regarder la télé au lieu de poursuivre la conversations. "Je n'aime pas les interviews trop formelles", avoue-t-il. Il n'est pas non plus amateur de conversations très profondes. Carlos Moya et Nicolas Lapentti, ses plus proches amis sur le circuit, disent qu'il ne parle jamais de choses sérieuses, préférant plaisanter, jouer avec des jeux vidéos ou utiliser la guitare qui appartenait à son père et avec laquelle il a commencé à jouer il y a deux ans."Il ne parle jamais de sujets sérieux, confirme Moya. Il essaie simplement d'être heureux." Le goût de Kuerten pour la frivolité et sa volonté de protéger sa vie privée sont liés au fait qu'une parte de son existence a été placée sous le signe de la tristesse. Quand Guga avait dix ans, son père, Aldo, un joueur de tennis passionné qui dirigeait une entreprise spécialisée dans l'aluminium, mourut d'une attaque cardiaque alors qu'il arbitrait un match. Kuerten a dédié sa vie à sa mémoire. "Il était une personne très importante pour moi, dit-il au milieu de son zapping. Tout ce que je sais , c'est que je l'aimais. C'était une époque très dure." La mort d'Aldo Kuerten ébranla évidemment la famille. Il y avait trois garçons à nourrir, le dernier d'entre eux Guilherme, né avec différents handicaps, nécessitant des soins constants (le grand frère, Rafael, est maintenant le manager de Guga). La prise en charge de la maladie de Guilherme coûtait des centaines de dollars par mois, et aucun acte n'était remboursé par une quelconque assurance. Pour boucler les fins de mois, sa mères, Alice, compléta son revenu de directrice du personnel d'une compagnie locale du téléphone par différents petits boulots.
DRAMES FAMILIAUX
Kuerten voit sa mère et sa famille durant les week-ends qu'il
passe à Florianopolis, localité située à une
heure au sud de Camboriu. La modeste maison familiale, qui contient trois
chambres, domine la mer. Guga y a récemment fait construire une
petite piscine et une dépendance où l'on trouve une salle
de gym, un sauna et une lumineuse salle des trophées. Lorsqu'il
séjourne là, il continue de dormir dans la chambre qu'il
partageait avec son frère et dans laquelle est collé au mur
une série de photos de ses héros Björn Borg et John
McEnroe à l'époque de leur gloire.
Guilherme, qui a aujourd'hui 20 ans, passe
la plupart de son temps attaché dans une chaise roulante installée
dans le salon. Il est sourd, presque muet et victime de problèmes
mentaux tandis que son espérance de vie est incertaine.
Kuerten regarde son frère avec beaucoup de respect. "C'est
si simple avec lui, reconnaît-il. Il
n'a pas besoin de faire semblant d'être heureux." Il donne
tous ses trophées à son frère et en juillet dernier,
il a créé l'Instituto Gustavo Kuerten, une fondation qui
collecte des fonds pour soigner les maladies des enfants. Interrogé
sur le fait de savoir si le mal de Guilherme l'avait
fait souffrir, Gustavo dit : "J'ai
vécu chaque jour avec lui et c'était une belle expérience
pour moi. J'essaie d'être content de la vie que j'ai et je sais qu'il
y a des gens avec des problèmes plus graves que les miens."
Aldo Kuerten a vu très tôt les dispositions de son deuxième
fils raquette en main. Un an avant sa mort, Aldo téléphona
à son ami Passos qui dirigeait l'une des rares académies
de tennis au Brésil et lui demanda si Guga pouvait devenir son élève.
Passos refusa, expliquant que l'apprenti champion était trop jeune
et manquait de références.
Mais trois ans plus tard, Passos appela Alice Kuerten pour lui dire
que son fils pouvait le rejoindre à Blumenau, localité située
à quelque 130 kilomètres de là. "Je savais qu'Aldo
était mort, se rappelle Passos. Et je me suis toujours souvenu de
ce qu'il m'avait demandé. Il fallait que je donne sa chance à
Guga."

Dès que Kuerten arriva à Blumenau, Passos commença
à examiner en détail le jeu de cet adolescent de 12 ans.
Il lui fit abandonner son revers à deux mains, utilisant des vidéos
de l'élégant Stefan Edberg pour lui offrir un modèle.
Mais c'est le mental de Kuerten qui nécessita le plus de travail
. Il avait perdu son intérêt pour la compétition, un
sport qu'il associait à la mort de son père. A la place,
il rêvait de devenir surfeur. Et peu importe qu'il n'ait jamais surfé
avant. Le surf était un sport dont les seuls soucis étaient
le vent et les vagues.
Lors du premier match qu'il disputa sous les
yeux de Passos, Kuerten mena 5-2 au dernier set, mais s'inclina 7-5. Après,
il pleura et avoua à Passos : "Je ne sais pas pourquoi je continue
puisqu'un jour, nous allons tous mourir." "C'est vrai, lui répondit
Passos. C'est pourquoi il faut essayer. Chaque jour compte et tu dois savourer
chaque moment." C'est à ce moment-là que Passos
devint ce que Guga appelle "un deuxième père pour moi". Au
fur et à mesure, Kuerten surmonta son amertume et permit à
son talent de s'épanouir. "Les gens avaient l'habitude de lui dire
: tu es trop relax. Ce n'est pas bien, se souvient Passos. Je lui affirmais
: non, non, c'est très bien comme ça." En moins de deux ans,
Kuerten devint le meilleur jeune joueur brésilien et en 1994,
il fut finaliste de l'Orange Bowl juniors
et termina à la troisième place
du classement mondial. Il n'imaginait pas alors une carrière
professionnelle. Il pensait trop à l'école. "Je
me rappelle de lui voyageant avec son livre de mathématiques, se
remémore Nicolas Lapentti. Il étudiait en permanence."
Kuerten n'était pas convaincu par son talent jusqu'à
Roland
Garros en 1997 quand, classé à la 66e place mondiale,
il terrassa deux précédents vainqueurs, Thomas Muster et
Yevgeny Kafelnikov, pour atteindre sa première demi-finale sur le
grand circuit. Avec sa grand-mère qui l'encourageait
depuis les tribunes, il élimina ensuite Filip Dewulf
en demi-finales avant de dominer Sergi Bruguera en trois sets en finale.
Pendant que 60 millions de Brésiliens étaient
rivés devant leur écran, une conga se forma à Roland
Garros. Sonné, Kuerten se réfugia, lui, dans les vestiaires.
Lorsqu'il tomba par terre, assommé par l'énormité
de son exploit, Passos se jeta sur lui en hurlant : "Répète
après moi. Nous resterons les mêmes ! Répète
après moi : Nous resterons les mêmes ! " "Nous resterons les
mêmes !", répondit-il aussi fort.
Par un matin ensoleillé et humide, à une quinzaine de
kilomètres de Camborui, Kuerten et six jeunes professionnels venus
du Brésil et d'Israël travaillent à l'académie
de Larri Passos au milieu de collines verdoyantes et en présence
d'écureuils et d'oiseaux multicolores. Mais Passos s'assure qu'aucun
des ses élèves ne profite trop du décor. Pour quelqu'un
qui veut une vie sans souci, Kuerten a choisi un entraîneur qui ne
lui ressemble pas. Bout d'homme joufflu, moustachu à la tête
chauve et luisante, Passos, 42 ans, sillonne les courts en terre battue
comme Napoléon aurait inspecté ses troupes. Cinq minutes
de séance intensive succèdent à cinq autres minutes
déjà dures et les joueurs portent tous un appareil qui mesure
leurs pulsations cardiaques. Chaque jour, Passos les oblige à repousser
leurs limites. Lorsque l'Israélien Harel Levy, finaliste de l'Open
du Canada en 2000, boit un peu d'eau directement d'une grosse cruche au
lieu de la verser dans une bouteille, Passos explose. "Bon sang, qu'est-ce
que tu es en train de faire, hurle-t-il en frappant sa raquette contre
le sol. Tu veux t'étouffer ? Je ne veux plus jamais revoir ça."

Kuerten domine ses partenaires d'entraînement
de par son talent et sa stature. Courant d'un bout à
l'autre du court, il frappe des coups violents qui se transforment en coups
gagnants. Sa puissance dévastatrice est surprenante compte tenu
de son apparence presque drôle. Il porte des chaussures noires, un
short bleu, un tee shirt blanc et un casquette Diadora blanche qui contient
à peine toutes les boucles de sa volumineuse chevelure. Lorsqu'il
marche, il ressemble à une marionnette dont les bras et les pieds
montent et descendent et dont la tête anime son long cou.
Mais la décontraction de Kuerten pendant ses matches est en
fait à mettre en parallèle avec sa passion pour le surf :
il s'agit plus d'une image que de la réalité. ("Il transporte
ses planches partout où il va, mais il ne les utilise jamais, confie
Passos. Il n'est pas un bon surfeur.") Il est
aussi combatif que quiconque pour gagner. Lors de la dernière
finale de Roland Garros (il s'agit de la finale 2000), il dut à
la fois battre un adversaire, Magnus Norman qui sauva 10 balles de match,
mais aussi se dominer quand il chancela sous le poids de décisions
d'arbitrages qu'il jugeait contestables. A Wimbledon, contre Chris Woodruff,
il fut si irrité par l'annonce d'un juge de ligne qu'il réprimanda
l'arbitre tout au long du set suivant. "C'était une très
mauvaise décision, proteste-t-il. Le sort d'un match peut reposer
sur une décision comme celle-là." Tandis qu'il s'est promis
à lui-même que sa vie ne changerait pas, la pression de sa
célébrité et le poids de sa réussite ont forcément
eu un peu raison de ses souhaits. "Guga est maintenant
beaucoup plus sérieux ", admet Diana Gabanyi, une amie
proche devenue son attachée de presse en 1997. Kuerten est aussi
devenu moins abordable en dehors du court, se sentant plus vulnérable
et exposé au fur et à mesure que sa célébrité
grandissait. Il est le seul joueur de circuit
qui voyage avec une attachée de presse à temps complet dont
la première mission est de le protéger plutôt que de
le promouvoir. Les réguliers communiqués de presse
qu’elle envoie aux médias brésiliens détaillant toutes
les activités de Guga servent en fait à freiner les demandes
d’interviews.
En vérité. Le désir de Kuerten est de maintenir
un profil aussi bas que possible. Après son deuxième triomphe
à Roland Garros, il déclina l’invitation qui lui était
faite d’organiser une parade en son honneur. Précédemment,
il
avait déjà rejeté l’offre d’une statue qui aurait
été érigée à Florianopolis. "Je pense
qu’une statue, c’est fait pour les morts, sourit-il. Je crois
qu’il y a des gens plus méritants que moi qui peuvent prétendre
à ça." L’année dernière, il s’était
plaint de la campagne "new balls please" conduite par l’ATP et qui le mettait
en scène parmi d’autres jeunes stars émergentes. "Je
ne veux pas être promu, proteste-t-il. On
parle déjà trop de moi. Je veux être un inconnu. Je
ne veux pas que les gens me reconnaissent partout où
je vais. Je fais ce que j’estime nécessaire de faire. C’est déjà
assez."
Ce n’est pas que Kuerten rejette sa popularité.
Il préfère simplement en jouir comme il l’entend. L’an dernier,
par exemple, il mit son poids médiatique dans la balance pour convaincre
Banco do Brasil, l’un de ses sponsors principaux, de participer financièrement
au premier programme de détection et de développement des
meilleurs jeunes au Brésil. C'est l’occasion pour lui
non seulement de renvoyer l’ascenseur, mais aussi de s’assurer que son
héritage sert à quelque chose. "Ça me rend heureux,
dit-il. Parce que le succès en sport n’est pas aisé au Brésil.
Vous devez travailler de votre côté et c’est très dur
de trouver de l’argent."
Au moment où l’entraînement s’achève, Passos quitte
le court pour voir si les plus jeunes joueurs de l’académie ont,
comme exigé, lavé la voiture de Guga, un service rendu à
son glorieux élève. Ils ont oublié, mais quand Passos
leur ordonne de faire des pompes en guise de punition, Kuerten intervient.
"Je préfère ma voiture comme ça, lance-t-il à
Passos. Elle redeviendra sale de toutes les façons." A
l’évidence, Kuerten n’aime pas être traité comme une
star. Tandis qu’il range sa planche du surf à l’arrière
de son véhicule, il repousse d’autres questions au sujet de ses
objectifs. "Je suis heureux maintenant, assure-t-il. Je n’ai besoin de
rien de plus."