Roger Federer
article tiré de l'Illustré n°19 du 8 mai 02

Il est déjà millionnaire en dollars et deviendra, selon les experts du tennis, l'une des grandes révélations de l'année. A son rendez-vous avec la gloire, le surdoué ira en jeans et le sourire aux lèvres. "Tout s'accélère dans ma vie, mais je ne changerai pas." Promenade à Bâle, où il vient d'acheter une maison à ses parents.

Cette entreprise emploie trois consultants et ses gains, jusqu'ici, culminent à 3.6 millions de francs. Le patron est là, vautré au bout d'une table, un œil sur le crachin mauvais et l'autre sur ses trois cartes au nell. La pluie n'était pas prévue. "On peut oublier la terre battue. Je vais chercher une salle."

Peter Lundgren, l'un des trois employés, a dit un jour de ce patron : "Avant de quitter Swiss Tennis, c'était un morveux, un enfant gâté qui obtenait tout gratuitement. Maintenant, il doit payer l'hôtel, gérer son emploi du temps, organiser ses voyages. Il devient un homme."

"Ma vie change"
Roger Federer n'a que 20 ans. Dans un passé pas si lointain, il ramassait les balles de Martina Hingis aux Swiss Indoors. Aujourd'hui, tous les experts guettent son arrivée au panthéon du tennis. Le surdoué a rendez-vous avec la gloire, les gens le lui répètent depuis qu'il est gosse, mais rien ne presse. "L'argent, la célébrité, l'indépendance : tout s'accélère dans ma vie. J'ai parfois de la peine à suivre, mais, enfin, j'apprends. Dans le fond, je n'ai pas changé. "

Il raffole toujours des pâtes et des corn-flakes, aime la techno, déteste l'avion et trimbale ses airs de potache faussement désinvolte. En somme, ce Federer-là n'est pas si différent de l'ado que les Christinet, à Ecublens, avaient hébergé durant deux ans. "Je n'ai pas peur d'attraper la grosse tête. Mes parents et ma sœur sauraient la dégonfler..."

Mais sa vie change. Forcément. Il y a la célébrité qui frappe à sa porte et guigne par la fenêtre. Alors, dorénavant, Roger Federer ne reçoit plus de journalistes à la maison, inscrit son numéro de téléphone sur liste rouge et refuse toute photo au côté de sa petite amie, la joueuse Miroslava Vavrinec. A son cou, souvent, pend un collier de corail destiné à éloigner les requins... "A la fin de l'année dernière, j'ai dû mettre de l'ordre dans mes relations, faire très attention à qui j'accordais ma confiance."

Il y a aussi l'argent qui afflue et excite les convoitises. Tranquille, Roger laisse à son père le soin de gérer sa fortune, un compte en banque qu'il déleste nonchalamment de quelques deniers pour s'acheter des fringues. En fait, sa seule dépense est une maison spacieuse qu'il vient d'acquérir à Bottmingen, dans la région bâloise, afin d'y déménager sa famille. Lui compris, car, voilà, le jeune homme veut continuer de vivre auprès des siens. "Je ne vois pas l'intérêt de louer un appartement que je laisserais vide la moitié de l'année. Et puis, durant les rares moments que je passe à Bâle, j'ai envie de voir ma famille." A quelques mètre de là, Patty Schnyder et son père communiquent par lettres recommandées. Gros soupir : "Je suis choqué. Je connais bien Patty, c'est une fille sympa. Je ne comprends pas ce qui lui arrive."

Rafraîchissant Federer... Si éloigné de l'ambiguë Schnyder, Heidi des faubourgs ; antithèse de Martina Hingis, dressée sur ses ergots de reine boudeuse. "Ma mère est d'origine sud-africaine. J'ai hérité d'elle un côté easy going. A mon avis, je suis un garçon cool, honnête. Je ne peux pas m'imaginer entrer en conflit avec d'autres joueurs, ou ne m'intéresser qu'à la Suisse alémanique. Je veux rester un mec sympa."

Un déclic à Roland-Garros
Doué pour la fraternité autant que pour le tennis, où son style pur, l'un des plus élégants du circuit, lui vaut l'estampille "Sampras suisse". Le joueur, lui aussi, a passablement changé. Pas tant son jeu, si ce n'est la puissance de son service, mais son état d'esprit. Là où, tantôt minimaliste, tantôt cabochard, il soldait ses matches trop compliqués, Federer réagit avec panache. "J'ai pris confiance en moi. Maintenant, lorsque j'entame un tournoi, je pars dans l'idée que je suis capable de le remporter."

Là où, mauvais perdant, il trichait à des jeux comme Hâte toi lentement , ou envoyait les pièces dans la figure de sa sœur, il apprivoise ses pulsions. Federer ne pleure plus après une défaite. Presque plus... "Je ne supportais pas de perdre. Je rouspétais, je contestais chaque point. Parfois, j'avais une attitude tellement négative que j'en arrivais à me battre moi-même. Un déclic s'est produit à Roland-Garros, l'an dernier, lorsque j'ai atteint les quarts de finale. J'ai pris conscience que tout arriverait à temps et que je devais cesser de m'énerver bêtement."

Le prodige a encore découvert que le talent sans le travail n'est qu'une sale manie. "Cet hiver, j'ai travaillé la préparation physique comme un forcené, plus que les autres joueurs je pense, et pourtant je ne suis que numéro 11 à l'ATP." Sorti du carcan Swiss Tennis, le jeune patron a également construit un clan, une garde prétorienne autour de lui.

Agassi ? Bof...
Derrière les pupitres de presse, on continue de le comparer à Sampras, mais lui, maintenant, il veut devenir Federer. Et surtout... ne jamais ressembler à Agassi ! "Je déteste son attitude sur le court. Il râle sans cesse et n'a que son match dans la tête. On sent bien qu'il n'est pas là pour rigoler."

Sûr de lui, ce fidèle ami de Marc Rosset ambitionne de s'installer dans le top-10 avant l'hiver, puis de gravir les sommets "d'ici à deux ou trois ans". Le sommet, là où la vue est si belle, là où le monde est à vos pieds... Mais Roger ne sautera pas son tour de vaisselle pour autant.

Christian Despont


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